« Le regard vide » de Jean-François Mattéi

Le philosophe français nous fait ici un éloge à la beauté de nos origines européennes qui se fatiguent hélas de plus en plus.

Qu’est-ce que l’histoire

Hérodote a été le premier historien. « Historia » en grec, signifie « celui qui sait ». Pour un Grec, l’acte de savoir représente la perfection de l’acte de voir. La théorie signifie le regard, la critique. De nos jours, trop peu de personnes sont intéressées par l’histoire, leur histoire.

I. L’origine du mot Europe

L’un des sens donnés à « Europé » serait la femme au vaste regard. Hippocrate dit, en parlant du climat contrasté en Europe (les étés brûlants, les hivers rudes) : le changement constant, dans toutes les circonstances, c’est ce qui réveille l’esprit de l’homme et ne le laisse pas en repos.
 
L’Europe, de par l’excellence de ses lois, qui la rendent autonome, se considérera toujours comme la terre de la liberté.
Aristote disait : les Barbares sont plus enclins à la servitude que les Grecs, et les Asiatiques que les Européens.
 
Théodose impose le christianisme en 380 en interdisant les cultes païens. C’est ce passage de la personne divine à la personne humaine entraîne l’Européen à se considérer comme une personne, un individu qui va affirmer sa dignité.
 
Après la chute de l’Empire romain, l’enseignement religieux a préservé la tradition antique de la philosophie, des lettres et des sciences. Après les écoles cathédrales, les universités apparaissent à partir du 11e siècle. Le pape permettra la liberté d’enseigner en tout lieu et la libre circulation entre les universités sans soucis de frontières, car l’Europe n’en possède pas, ni de langue, car le latin régnait.
 
Au Moyen-âge, les penseurs européens sont habités par le même mythe qui veut que l’Asiate soit lâche et despotique, l’Européen est libre et vertueux. Mais l’Europe, depuis son origine, a la volonté de dépassement. L’équilibre européen se trouve dans la succession de ses équilibres et de basculements. Le chrétien mesure son espoir de salut à la gravité de ses péchés, l’attente de la paix à la grandeur de ses guerres. L’Europe est la seule civilisation à aller toujours plus loin que ne porte son regard.

“Les villes qui ont enfanté l’Europe spirituelle sont Jérusalem, Athènes, Rome et Paris et l’Europe rationnelle sont Athènes, Rome et Paris.”

II. Le regard sur le monde

Merleau Ponty disait: on ne voit que ce qu’on regarde.

L’œil est le plus parlant de nos organes.
Da Vinci décrit la vue comme « La fenêtre du corps humain par où l’âme contemple et jouit de la beauté du monde. »
Patocka : l’histoire de l’Europe est en grande partie jusqu’au 15e siècle, l’histoire des tentatives faites pour réaliser le souci de l’âme. “Un regard vide n’est pas, ou n’est plus, un regard humain.

“La philosophie est la culture de l’âme.”

L’école de l’étonnement
Le premier regard de l’Europe sur le monde est un regard naïf, étranger à toute réflexion. Le proche de nous est proche que quand notre regard s’approprie ce qu’il regardait de lointain. Ce qui est essentiellement lointain est inapprochable.

Nietzsche avait décrit trois nihilismes :
1 Le chaos initial de l’univers
2 La religion qui veut sauver les hommes
3 L’horizon brisé de l’athéisme : le monde n’a en fait aucun sens
 
La crise de l’existence européenne est une crise du sens avec deux issues :
1 L’Europe se satisfait dans sa décadence spirituelle, malgré ses réussites techniques et économiques, et restera étrangère à l’âme
2 Elle réussira à renaître comme elle l’a déjà fait et triomphera de la lassitude qui la mine

III. Le regard sur la cité

Les indignités faites à l’être humain ont poussé l’Europe à créer l’état de droit et la morale universelle.
 
Le regard indigné
Dans la pensée grecque, le souci de l’âme et celui de la cité ne forment qu’un seul impératif éthique. Selon la Déclaration des droits de l’homme de 1948 : « tous les humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. » Or, les Grecs et les Romains ne réservaient la dignitas que pour une responsabilité élevée à laquelle le peuple accordait son estime.
 
Les amis de Socrate lors de sa condamnation, disaient : « C’est aux hommes sensés de s’indigner de mourir alors que les insensés s’en réjouissent ». Socrate répondit : l’homme sage accepte de mourir avec dignité, au contraire.

« Chaque âme est et devient ce qu’elle regarde » – Plotin

La liberté de conquêtes du monde prendra une forme militaire (conquistadores), scientifique (savants), religieuse (missionnaires), pédagogique (instituteurs), économique (marchands), politique (juristes). Mais l’Europe a perdu sa place centrale, ce sont les penseurs européens eux-mêmes qui ont remis en cause (Copernic, Kant, Marx).
 
Nietzsche : la culture européenne agit comme un fleuve qui veut en finir, qui ne cherche plus à revenir à soi, qui craint de revenir à soi.
Toqueville : les sociétés démocratiques aiment le mouvement pour lui-même.

“Rien n’est plus effrayant que l’infini.” -Nietzsche

La perte du cap est ce qui voue les hommes à errer à travers un néant infini. C’est ce que vit l’Europe aujourd’hui. Nous ne voulons plus choisir, nous ne voulons ni l’eurocentrisme, ni l’anti-eurocentrisme, ni le monopole, ni la dispersion.
 
L’Europe vit l’auto-immunité, la capacité destructrice d’un être vivant de supprimer ses défenses immunitaires comme si elles étaient un facteur étranger. Nous refusons de voir l’Europe comme un « club chrétien », or que les fondateurs de l’Union comme Robert Schuman s’en réclamaient pourtant. Les billets de banque européens sont réduits au petit cap sémantique de « Euro » et ne présentent aucune œuvre d’art réelle ou de visages humains européens. Elle ne choisit pas, ne prend pas de risque, n’ose pas se représenter physiquement, n’existe que de manière abstraite.
Kosik disait: «C’est par rien que l’Europe et nous-mêmes sommes menacés. Le rien est la plus grande menace de notre siècle.

IV. Le regard sur l’âme

L’âme est ce qui utilise le corps, en impulsant un mouvement, comme le musicien utilise son instrument. L’homme n’est rien d’autre qu’une âme. Lorsqu’un homme s’exprime à un autre, il s’exprime à son âme. Pour prendre soin de soi, il faut prendre soin de son âme. Lorsqu’on regarde quelqu’un dans les yeux, dans la pupille, on se voit soi-même par le reflet, « pupille » signifie « jeune fille », poupée.

 “L’homme, privé de choses, est riche de raisons; le monde, plein de choses, est vide de raisons.” -Charles de Bovelles

Le reflet de Narcisse
Le contemporain n’a plus pour but le perfectionnement de soi, vers un bien supérieur par la force morale. Mais la simple préservation de lui-même dans le culte de sa propre image.
Tocqueville disait: Je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes, pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme un étranger à la destinée de tous les autres.

V.L’aveuglement du regard

Aujourd’hui plus encore, notre héritage n’est précédé d’aucun testament. Le testament implique la mort prochaine de son auteur. Avec lui, ce n’est plus la liberté qui est en jeu, mais la mort.

Wittgenstein: La solution de l’énigme de la vie se trouve hors de l’espace du temps. Ce qui est mystique, ce n’est pas comment est le monde, mais le fait qu’il est. Il nous reste seulement à vivre et à mourir dans un monde dénué de Dieu, de transcendance et de sens, sans mythe ni grand récit.

La destruction de l’œuvre d’art
Levi-Strauss: L’approche purement subjective des choses ne suffit pas à appréhender leur véritable nature.
Dostoïevski: La beauté, qui devrait sauver le monde, se perd dans la laideur, dans l’abjection et dans l’indifférence avant de s’abîmer dans le néant.

Après la destruction du théocentrisme du sens, et de l’égocentrisme de la parole, vient celle du cosmocentrisme de l’œuvre. On régresse abstraitement de la peinture à la toile, de la toile à l’objet, de l’objet au cadre et du cadre à l’artiste. L’artiste exhibe alors le rien ou s’exhibe lui-même, ce qui est souvent lié.

L’art devient insignifiant: les poubelles de Spoerri, la Merda d’artista de Piero Manzoni. L’art devient vide: Yves Klein et son exposition « le vide » à Paris à Paris avec une grande galerie véritablement vide en 1958.

Le paradoxe des cultures
L’appropriation de soi, autrefois positif, est devenue un adversaire qu’il convient d’éliminer au bénéfice de la reconnaissance de l’autre.
Levis-Strauss disait: Une culture, comme son nom l’indique, a pour but d’éduquer et de perfectionner une nature première ou sauvage, qu’il s’agisse d’un sol en friche ou d’un homme.
Les philosophes grecs recherchaient le vrai, le beau, le bien.

La culture européenne est supérieure, car les sciences et les techniques occidentales sont supérieures et plus efficaces, mais aussi, car elle a le pouvoir d’étudier rationnellement les autres alors que l’inverse n’est pas vrai.

À propos des crimes reprochés à l’Europe, qui a détruit durant des siècles des civilisations entières, ce jugement ne provient pas des peuples exploités ou supprimés, mais d’un jugement moral venant des Européens eux-mêmes. Il s’agit d’une critique humaniste inspirée par le souci grec d’universalité et le devoir chrétien de charité.

L’ouverture à l’autre, la distance spéculative et la réflexion critique sont les données essentielles du regard européen.

Castoriadis: Il y a dans l’histoire occidentale, comme dans les autres, des atrocités et des horreurs, mais il n’y a que l’Occident qui a créé cette capacité de contestation interne, de mise en cause de ses propres institutions et de ses propres idées.

« N’avoir ni paradis, ni enfer, c’est se retrouver intolérablement privé de tout, dans un monde absolument plat.” -Georges Steiner

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