Pascal Bruckner – L’Euphorie perpétuelle

« Soyez heureux! ». Voici l’ordre moral moderne. Mais pourquoi devons-nous l’être obligatoirement? Qu’est-ce que cela signifie réellement? Qui dicte cet ordre?

Voici mes notes du livre de Pascal Bruckner qui est une véritable critique sur la notion du bonheur qu’on nous vend à tour de bras de nos jours. Ce livre m’a permis de remettre en question ce concept qui m’a toujours paru ordinaire. Je vous recommande sa lecture.

Introduction

En 1758, Mirabeau disait “L’unique objet dans la vie doit être le bonheur”. Déjà à son époque, nous entendions qu’il fallait se défaire des préjugés, préférer la gaieté aux humeurs, suivre ses inclinations tout en les épurant. Mais avons-nous réellement changé depuis Mirabeau?
Les jeunes gens d’aujourd’hui entendent dès leur plus jeune âge: soyez heureux puisqu’on ne fait plus d’enfants pour leur transmettre des valeurs ou un héritage spirituel, mais pour multiplier le nombre d’épanouis sur terre.

Soyez heureux! Sous son air aimable y a-t-il injonction plus paradoxale, plus terrible? Elle formule un commandement auquel il est d’autant plus difficile de se soustraire qu’il est sans objet: comment savoir si l’on est heureux? Qui fixe la norme? Pourquoi faut-il l’être, pourquoi cette recommandation prend-elle la forme de l’impératif? Et que répondre à ceux qui avouent piteusement: je n’y arrive pas?

Le souci du bonheur est contemporain en Europe dans sa forme laïque, de l’avènement de la banalité, ce nouveau régime temporel voit triompher la vie profane, réduite à son prosaïsme, après le retrait de Dieu. La banalité de l’ordre bourgeois: médiocrité, platitude, vulgarité.

Nous sommes dans une société vouée à l’hédonisme et à qui tout devient irritation, supplice. Le malheur n’est pas seulement le malheur: il est, pire encore, l’échec du bonheur.

La deuxième moitié du XXe siècle évalue tout sous l’angle du plaisir et du désagrément, cette assignation à l’euphorie qui rejette dans la honte ou le malaise ceux qui n’y souscrivent pas. Le droit au bonheur s’est transformé en dogme, en catéchisme collectif.

« Personnellement, j’aime trop la vie pour ne vouloir qu’être heureux! »

Partie 1 – Le paradis est là où je suis.

I. La vie comme un songe

Jean-Paul II disait: “Le Christ a enseigné à faire du bien par la souffrance et à faire du bien à celui qui souffre”. La maturité intérieure et la grandeur spirituelle viennent à la suite d’une grande souffrance physique. Il faut aimer l’homme, mais d’abord l’humilier et le rabaisser.
Avec la religion, la souffrance devient un mystère que nous ne déchiffrons qu’en souffrant. Le thème du bonheur vient ainsi du christianisme, mais c’est contre lui qu’il s’épanouira. Avec les Lumières, le plaisir et la liberté seront enfin réhabilités et la souffrance écartée comme un archaïsme.

II. L’Âge d’or et après?

Toute la notion moderne du bonheur repose sur une phrase célèbre de Voltaire tirée de son poème Le Mondain (1736): “Le Paradis terrestre est où je suis”. Le bonheur, c’est ici et maintenant, c’est maintenant ou jamais.
Nous préférons être heureux plutôt que sublimés ou sauvés. Fini de se méfier du corps, c’est désormais notre fidèle compagnon qui convient de soigner et de ménager par toute sorte de médecine et d’hygiène.
“La vie, la liberté et la recherche du bonheur” font même partie de la Déclaration d’indépendance des États-Unis d’Amérique.
Désormais, privée de ses alibis religieux, la souffrance ne signifie plus rien, elle nous encombre comme un affreux paquet de laideur dont on ne sait que faire. Elle ne s’explique plus, elle se constate. Elle est devenue l’ennemie à abattre. Mais paradoxe: plus on la pourchasse, plus elle se multiplie.

III. Les disciplines de la béatitude

Un crédo identique s’est installé au XXI siècle: le contentement est une question de volonté. André Gide disait même: “Une somme de bonheur est due à chaque créature. Chacun aurait le droit et le devoir de recevoir une partie de bonheur.
L’explosion de Mai 68 a lancé des slogans tels que: “Pour l’ivresse des possibles, le vertige de toutes les jouissances mises à la portée de tous. Nous étions nés pour ne jamais vieillir, pour ne mourir jamais. Je me dois le bonheur autant qu’on me le doit. Le bonheur est une chance qui nous arrive, il est notre condition, notre destin”.
Le statut social est alors redéfini: il ne suffit pas d’être riche, il faut paraître bien dans sa peau. Le bonheur est le nouvel ordre moral: avec des slogans tels que “devenez votre meilleur ami, pensez positif, gagnez l’estime de vous-même”.

Santé, sexualité, anxiété.

La santé et la sexualité sont les deux domaines privilégiés du devoir de béatitude. Il faut gagner des années et vivre le plus longtemps possible. Avant, gagner du temps signifiait éviter les tâches serviles, désormais c’est le productivisme acharné. “La santé, c’est le bonheur” (santé magazine, janvier 2000).
Nous risquons moins les flammes de l’enfer que l’amollissement, l’écroulement de notre apparence.
En bref, il ne s’agit pas de savoir si nos ancêtres étaient plus ou moins heureux qu’aujourd’hui. Mais nous sommes probablement les premiers dans l’histoire à rendre les gens malheureux de ne pas être heureux.

Partie 2 – Le royaume du tiède ou l’invention de la banalité

IV. L’épopée douce-amère de la grisaille

C’est cela l’aventure occidentale: reléguer la croyance au for intérieur, revendiquer la planète comme seule propriété de l’homme, la désacraliser pour en permettre l’exploitation rationnelle et scientifique. Mais sur ce gigantesque chantier, sur cette extraordinaire frénésie d’inventions et de découvertes, la poussière de la banalité qui s’insinue partout grippe les rouages, empoisonne les âmes et les destins.

V. Les extrémistes de la routine.

Luther et Calvin ont remplacé la prière par le travail, faisant de ce dernier un acte quasi religieux. Le moine, lui, doit tuer le temps ordinaire pour gagner l’éternité, une tâche essentielle et futile. Mais le danger vient lorsqu’il doute ou fléchit et que l’acédie l’envahit (l’indifférence, le chagrin). D’où la nécessité de l’occuper jour et nuit.
Il y a deux manières de s’arracher à la banalité: soit en la fuyant, soit en l’épousant si étroitement qu’on la saborde de l’intérieur (le journal d’amies, le Congrès sur la banalité en France ou en 1998 avec ce magazine de seize pages blanches).
Le monde est devenu “fun”: avec lui, la vie devient un jeu léger pour lequel nous n’avons aucun prix à payer.
Il n’y a plus de catastrophe naturelle; il n’y a que des négligences humaines. À chaque drame, il faut trouver un responsable. On est passé d’une attitude fataliste à un comportement pénaliste.
Les maladies sont les batailles du citoyen moderne qu’il évoque comme jadis le soldat des campagnes.
À propos des romans policiers ou fantastiques: bien calés, peinards dans un fauteuil, nous nous délectons d’abomination qui nous rassurent (..) ce culte de l’atroce est d’abord un culte de pantouflards. Nous n’acceptons de trembler que parce que nous nous savons à l’abri.

VI. La vie n’est pas absente

Henry James disait: “ce qui peut arriver de pire en effet, c’est de passer à côté de son bonheur sans le reconnaître. C’est attendre d’un événement miraculeux qu’il nous rachète un jour sans voir que le miracle réside dans l’événement que nous vivons.

La vie est faite d’occasions ratées: ce qui aurait pu être, ce qui ne fut pas: certains se contentent de ce conditionnel et chacun de nous pourrait écrire l’histoire de ces destins évités qui l’accompagnent comme autant de possibles fantomatiques.
“Une autre vie existe, plus belle, plus ardente,” Quel enfant ou adolescent n’a entendu cet appel avec un frisson de plaisir. C’est ce charme des départs, des ruptures que de nous basculer dans l’inconnu et de creuser au sein de la trame du temps une déchirure bénéfique.
On n’a pas trouvé pour l’instant de meilleur remède à l’effroyable banalité de la vie que de la plonger dans la terreur et la guerre (..) N’avons-nous le choix qu’entre démesure ou mesquinerie?

Partie 3 – La bourgeoisie ou l’abjection du bien-être

VII. Ce gras et prospère élevage du médiocre

Zola, Flaubert et Tchekhov mettent en scène des individus apparemment libres, mais dominés par ces grandes contraintes que sont les fatalités, l’hérédité, la famille, le sang, l’argent, la respectabilité.
Le bourgeois s’autodénigre constamment, il doit rélégitimiser son existence et ne cesse de piétiner les principes qu’elle affiche, il est contraint de vivre divisé, dressé contre soi, et de donner “en partie raison à ses adversaires” (François Furet).
(..) Au vu de l’histoire proche, il faut redouter peut-être ces fractions de bourgeois qui, par frustration, horreur de soi, sont prêtes comme au XXI siècle à faire alliance avec la populace et à relancer l’aventure totalitaire, au nom bien entendu de la justice sociale, des damnés de la terre, de la race, de la civilisation ou de n’importe quel autre camouflage. Méfions-nous de ces élites qui s’ennuient, maudissent la petitesse de leur vie et louchent avec convoitise sur l’apocalypse et le chaos.

VIII. Le bonheur des uns est le kitsch des autres

La classe moyenne n’est ni assez riche pour se laisser aller à l’oisiveté ni assez pauvre pour se révolter (Michelet et Raymond Aron).

Il y a ceux qui ont l’argent et il y a ceux qui sont l’argent.

Partie 4 – Le malheur hors la loi?

X. Le crime de souffrir

Depuis les Lumières, tous les malheurs sont à éradiquer. L’Antiquité vivait sur l’espoir d’une réfutation de la souffrance, le christianisme sur son exaltation, nous vivons sur sa dénégation, nous ne voulons pas considérer qu’elle puisse être réelle.

Chaque peuple, minorité, individu se bat pour occuper la place de la victime maximale au moment où les opprimés traditionnels sont désignés comme des nantis, confusion qui entraîne une concurrence victimaire entre tous ceux, Kurdes, Juifs, Bosniaques, Tutsis, Noirs, Amérindiens, femmes, homosexuels. Comment s’est développé dans nos pays un marché de la souffrance lié à l’extension du droit, une véritable démagogie de la détresse où chacun rivalise avec autrui et affiche ses palmarès dans l’étalage de ses chagrins.

Certains décident de souffrir au nom d’une cause qu’ils croient plus charitable, comme ce Français qui a traversé l’Atlantique à la nage en hommage à son père mort du cancer et qui a reversé une partie des fonds à une association. Comme si l’on pouvait opposer une volonté à une fatalité, comme si la peine que l’on s’inflige devait compenser celle que l’on subit. (..) Ces guerriers de l’inutile croient aux lois de la symétrie, ils estiment qu’un martyre maîtrisé et désiré rachètera magiquement tous les autres. Cette morale de l’endurance qui ne cesse de battre des records est surtout une morale de la conjuration: elle rétablit le décor de l’ignoble, du mal extrême afin de mieux l’expulser. (..) Hélas nous ne choisissons pas les coups que nous porte la vie, la détresse ne frappe pas à la carte, mais fait irruption de façon tonitruante.

Conclusion

Enfin, il est peut-être temps de dire que le “secret” d’une bonne vie, c’est de se moquer du bonheur: ne jamais le chercher en tant que tel, l’accueillir sans se demander s’il est mérité ou contribue à l’édification du genre humain; ne pas le retenir, ne pas regretter sa perte; lui laisser son caractère fantasque.

Ceux qui refusent le combat sont plus grièvement blessés que ceux qui y prennent part – Oscar Wilde

Croyez ceux qui cherchent la vérité, doutez de ceux qui la trouvent – André Gide

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