La peur de l’insignifiance nous rend fous – Carlo Strenger

Carlo Strenger casse toutes les fausses illusions dans lesquelles nous vivons. Psychologue et professeur de philosophe, il est né en Suisse et a vécu à Tel-Aviv. Dans son livre, il nous fait part de son analyse sur le monde occidental moderne.

Introduction

Le marketing et la publicité nous font croire que nous sommes tous des gisements d’intelligence et de force prêts à sortir de terre. La recherche de la vie bonne prônée par les anciens philosophes grecs est remplacée par l’obsession de la richesse et de la célébrité. Les gourous du développement personnel affirment que tout est possible dans la vie tant que nous avons la volonté et le courage. Mais la vérité est toute autre.

1.La défaite de l’esprit

Avec le 11 septembre 2001, on découvre que l’attentat suicide est un besoin humain de signification, à l’extrême bien entendu.

En tant qu’être humain, nous savons que nous sommes mortels et notre déni de la mort est puissant. Voilà pourquoi nous devons trouver un sens à cette vie.

Malgré les prix Nobel de Kahneman, Soros ou Krugman qui affirmaient que les marchés étaient défectueux ou que l’économie américaine ne produisait plus aucune valeur réelle,les chiffres restent la nouvelle religion.

Depuis le mur de Berlin, on nous fait croire qu’il n’y a plus de problèmes à résoudre et que tout est disponible 24/24, ce qui sont en fait deux illusions.

L’homo globalis est né : l’être de l’infodivertissement global.

2.Just do it

Suite à des messages tels que Nike avec « Just do it » ou Adidas avec son slogan « l’impossible n’existe pas », nous sommes dans la culture de la célébrité personnelle et la célébration du moi. Ce besoin naturel de se comparer est devenu une obsession au point d’en perdre son identité.

Internet, l’iPhone ou Bill Gates ont transformé le monde. L’homo globalis est branché sur ce nouveau monde de l’infodivertissement. Nous sommes passés de la communauté à la société, nous sommes passés de la fidélité à l’autonomie.

Les sociétés globales apparaissent avec une nouvelle classe de riches. Le système de référence a changé. Avant, un individu pouvait avoir une réputation établie. Maintenant, il faut le lier à une marque mondiale, que ce soit par son travail ou sa consommation.

La mythologie grecque démontre que notre peur de la mort, de l’insignifiance, de la disparition dans le néant est si énorme que nous sommes prêts à mourir héroïquement pour l’immortalité symbolique. Pensons à l’Odyssée d’Homère par exemple. L’estime de soi est la défense la plus efficace contre la mort. Aujourd’hui, avoir été touché par Dieu a été remplacé par la qualité magique d’être connu, aimé et admiré.

La téléréalité donne l’illusion de transformer le mortel en demi-dieux, comme la Nouvelle Star. En vérité, on oublie que le succès n’est pas seulement une question de volonté et de travail, mais est aussi dû à la naissance, les relations familiales, la rencontre par hasard de la bonne personne et la pure chance.

3.Spiritualité

L’idée qu’il existe un vrai moi, complètement réalisé, enfoui à l’intérieur, est une puissante illusion culturelle. Il nous est difficile de résister à l’idée que nous sommes beaucoup plus irremplaçables et talentueux que nous ne le sommes vraiment.

Nous sommes noyés par des gourous charlatans du développement personnel avec des motivations simplistes telles que :

  • Visez les sommets et prenez plaisir dans l’ascension
  • Les gens qui ont le plus réussi ont aussi le plus échoué
  • On façonne sa propre vie
  • Chaque difficulté est une opportunité
  • La loi de l’attraction nous permet d’attirer ce que nous désirons vraiment

4.Le drame de l’individualité

Après la révolution scientifique du 17e siècle, nous nous sommes rendu compte que l’univers n’est plus accordé à nos besoins et nos désirs. Nous avons alors l’impression que notre vie n’est signifiante que lorsque les autres accordent de la valeur à nos drames individuels.

Le romantisme nous a tous transformés en artistes. Vivre une vie qui mérite d’être vécue signifie aujourd’hui être l’auteur de sa propre vie, partir d’une page blanche. Mais en vérité, il n’y a pas de pages blanches où nous pourrions créer notre vie de zéro. Nous poursuivons en fait un récit qui a commencé avant nous et avec des matériaux qui nous sont déjà donnés.

Tout comme le joueur de tango Piazzola avec son enseignante Nadia Boulanger, le véritable processus d’acceptation de soi est un développement ardu qui exige discipline et souffrance mentale.

5.L’acceptation de soi-même

La philosophie de Karl Jaspers appelle le « sosein », être tel et ainsi en allemand, le noyau en nous que nous ne pouvons pas charger. Pour pleinement réaliser notre potentiel, il nous faut savoir ce dont nous ne sommes pas capables. Avec le « just do it », la liberté est l’absence de limites et la jeunesse est la seule période qui compte vraiment. Pour Jaspers, la liberté humaine est d’accepter ses limites avec dignité, non à les transformer en drame.

6.Ramener sa vie à l’essentiel

Le milieu de sa vie amorce un processus où l’on se demande « à quoi suis-je vraiment bon ? », « qu’est-ce qui donne le plus de sens à mon existence ». On souhaite laisser une trace de notre individualité après la mort, d’où la volonté d’être l’auteur de sa vie.

Épicure accordait beaucoup d’importance à l’amitié et la communauté. La mort n’est plus à craindre, car elle ne fait pas partie de la vie. Comme Michel-Ange décrivait la sculpture, il nous faut évider notre vie des éléments superflus.

Pour aller plus loin avec Épicure:
Épicure : la sagesse des plaisirs
L’Épicurisme : le père du Minimalisme
Épicure, du pain et des olives

7.S’évader de la caverne platonicienne

Beaucoup de gens sont attirés par des religions qui ont évolué dans un contexte culturel très différent, tels le bouddhisme et l’hindouisme. Mais il ne suffit pas d’adopter quelques termes comme Karma, Samsara ou état de vigilance pour comprendre véritablement une religion.

Chez nous, peu de personnes s’intéressent à la culture qui a créé la langue qu’ils parlent, le système politique qui leur fournit liberté et protection, et la science qui leur permet de gagner de l’argent. Nous devrions justement être fiers de nos origines et les étudier avec attention.

Carlo Strenger pose les questions suivantes: quelle place donner à la religion dans l’enseignement ? Notre civilisation occidentale est-elle vraiment si supérieure qu’elle peut se passer de spiritualité ? Des visions différentes du monde peuvent-elles vraiment coexister dans la même société? L’auteur pose le doute, et même s’il propose une solution, il explique toutefois qu’il est difficile de vivre dans la même communauté avec des personnes qui voient la vie de manière différente.

8.Religion et science

85% de la population mondiale sont religieux, avec par ordre de popularité : christianisme, islam, hindouisme, bouddhisme. Le besoin humain de nier la mort est très puissant. Les religions sont les formes les plus efficaces au déni de la mort. D’où leur présence encore marquée.

Michael Walzer, philosophe, explique que la tolérance bienveillante est l’acceptation totale d’un point de vue, d’un groupe ou d’une idéologie. La tolérance résignée c’est que nous acceptons de supporter une opinion, une religion ou une attitude politique, bien que nous la réprouvions.

Carlo Strenger explique que nous sommes dans ce dernier cas de figure, la tolérance résignée. Il propose le dédain civilisé à la place comme solution, une forme de résignation et d’acceptation, mais avec plus de tranquillité d’esprit. Il cite Voltaire : je méprise chacun de vos mots, mais je donnerai la dernière goutte de mon sang pour que vous ayez le droit d’énoncer vos opinions.

Mon avis personnel

Carlo Strenger m’a donné une toute nouvelle manière de voir le monde dans lequel nous sommes. J’ai moi-même été longtemps baigné dans tout ce mouvement de développement personnel, qui n’est pas forcément mauvais, mais qui donne aussi l’illusion que tout est possible. L’auteur propose plutôt de s’intéresser à la spiritualité, par la religion ou la philosophie. Il insiste ainsi sur le fait de retrouver un sens à sa vie de manière collective. « La peur de l’insignifiance nous rend fous » est un livre qui secoue. Et c’est justement cela dont nous avons besoin aujourd’hui, d’être secoué une bonne fois pour se réveiller et sauver notre âme et ceux que nous aimons tant que nous le pouvons encore.

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